Sanguinaire

Il me fallait cet instant dans la lumière éblouissante d’un après-midi de mai pour redevenir calme. Aux abords du sentier peu fréquenté qui traverse une érablière, de petites beautés aux noms compliqués balisent mes pas. Un tapis feutré de dicentres à capuchons, d’uvulaires à feuilles sessiles et d’érythrones d’Amérique dispute mon attention aux trilles rouges qui embaument l’air du boisé d’un parfum humide. Étonnant de constater comment une petite fleur de sous-bois dans son humble offrande peut éloigner toutes les laideurs du monde. Dans le silence de la forêt, quelque chose a cessé de s’agiter en moi. J’ai arrêté d’interroger la vie un instant et me suis abandonné à ce qu’elle m’offrait, là, simplement, pendant que l’émerveillement gagnait du terrain dans ma poitrine.

Moi qui dans ma vie avais appris le nom des fleurs par les livres, voilà qu’à leur tour, elles m’apprenaient la vie par le cœur et me laissaient sans mots. L’espace de quelques minutes, la mort ne me faisait pas peur, le temps ne me filait plus entre les doigts, l’absence de ceux que j’aime et que j’ai aimés ne me faisait plus mal et ma nostalgie s’effilochait comme une légère brume matinale que le soleil transperce. Je ne me souvenais plus que je prenais de l’âge, j’oubliais que la terre se lasse de nous et de nos mesquineries à son égard et qu’elle nous expulsera de sa course immuable dans l’univers. Je ne savais plus rien des renoncements que le corps nous impose quand on l’a trop malmené.

Ils sont bien froids les mots pour nommer ces merveilles printanières. La dicentre, par exemple, est une petite douceur qui s’étire le cou au-dessus de son feuillage dentelé et touffu pour attirer l’attention. On dirait une petite molaire dessinée par un enfant heureux. Elle flotte joyeusement sur sa tige à quelques centimètres du sol comme une minuscule fée des dents. Moi, je l’aurais nommée la fée denterine. Ça convient mieux à son allure légère. Mais peut-être que le frère Marie-Victorin n’aurait pas été d’accord avec moi.

J’ai un faible pour la sanguinaire. Son feuillage remarquable semble avoir été conçu par quelque artiste doué et imaginatif. Sa fleur, une beauté simple et fragile, s’élance vers le ciel avec une énergie pétillante pendant le jour. Mais elle est sensible aux froids des nuits printanières. Alors pour la protéger et lui éviter le gel, le feuillage se referme sur elle, comme une main bienveillante. Je trouve ça touchant.

Je n’ai rien contre l’iris versicolore. Cependant, moi qui aime les fleurs sauvages d’un amour naïf, je crois qu’il serait bien que la sanguinaire remplace l’iris comme emblème floral de notre peuple. Rien à voir avec son nom. C’est une plante inoffensive. Mais elle a, il me semble, plein de choses à nous apprendre dans le geste qu’elle pose à la fin de chaque jour. Le feuillage de cette plante sait comment prendre soin sans relâche de la beauté et de la fragilité du monde.

Et ce monde fragile manque cruellement de mains bienveillantes. Peut-être que Marie-Victorin serait d’accord avec moi, cette fois.








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